URBEX : Le Sanatorium Martin Rui

11h du matin . . .

Nous arrivons sur les lieux. L’énorme structure du sanatorium se dresse au beau milieu d’une cité résidentielle. Comme un géant de pierre carré et grillagé, qui surplomberait des dizaines de petites pavillons récents, rosés et avec leurs jardins bien verts. Lorsque nous étions venus, pour faire du repérage, l’immense grille en métal de l’entrée principale était bardée d’une grosse chaine et d’un cadenas neuf. Nous avions donc envisagé un plan B, emprunté par d’autres explorateurs. Ce jour-là, finalement, la grille nous attendait, entrebâillée et sans la moindre trace de chaîne ni de cadenas. Envolés. (NDLR : À l’heure actuelle, la grille est à nouveau solidement verrouillée). Comme, cette entrée « principale » fait face à la véranda d’une petite maison au vis à vis bien dégagé, nous nous infiltrons avec rapidité et discrétion. Nul besoin d’attirer l’attention et de voir débouler les forces de l’ordre.

Sitôt passée la grille, nous nous aplatissons contre le mur d’enceinte afin d’observer les lieux. Le sanatorium est superbement impressionnant. Malheureusement, son état semble se dégrader extrêmement vite et son allure fantomatique lui donne réellement l’air d’un hôpital abandonné de films d’horreur. Une grande partie du bâtiment est entourée par des barrières de chantiers assez hautes. Rien de véritablement infranchissable, néanmoins je cherche du regard un accès relativement simple. Et surtout un accès qui ne nous obligerait pas à déplacer quelque chose et à laisser des traces. Je repère une rampe de livraison qui semble mener vers les sous-sols. Pas de barrières à cet endroit là. Je fais signe à Lou et nous courons le long de la pente jusqu’à atteindre une imposante porte en métal, grande ouverte, nous nous engouffrons.

Il s’agit effectivement des sous-sols, une sorte de sas qui devait servir d’espace pour la livraison et le stockage des marchandises. Je n’ai pas encore sorti l’appareil, cherchant simplement à rejoindre le rez-de-chaussée. À côté de nous une petite porte en métal donne accès sur un couloir sombre desservant une dizaine de petites pièces tout aussi peu éclairées et inhospitalières qui semblent nous observer de leurs grands yeux béants.

Je décide de m’y aventurer. Mais, rien de bien intéressant, surtout que je n’aurais le loisir d’explorer qu’une seule de ces pièces : une grande salle dans un sous-bassement, contenant des machines dédiées au chauffage du sanatorium. Les énormes cuves sont encore en excellent état, rouge vermillon, et semble typiques des systèmes de chauffage des années 90-2000. Cela laisse présager un changement récent car cette partie du bâtiment a été construite dans les années 1950. Soudain, j’entends un chuchotement derrière moi. C’est Lou qui me signale de venir la rejoindre. Je ressors de la pièce, mais je marque un arrêt, attirée par le couloir sombre et l’envie d’aller explorer plus loin. Lou, apparaît dans le chambranle de la porte derrière moi et m’alpague « Pas par là ! Viens, j’ai peut-être trouvé quelque chose ! » Sous l’empressement, je lâche l’affaire avec mon couloir des abysses et décide de rappliquer. Au bout d’un petit corridor en coude, je vois Lou dans la pénombre me montrer du doigt un petit escalier étroit et en colimaçon. Enfin, nous l’avons trouvé : l’accès vers le rez-de-chaussée.

Nous sortons les appareils photo et commençons à prendre des images, puis nous progressons dans le couloir central après être passées sous d’anciennes portes dont il ne reste que le chambranle. Tout est grand ouvert et nous ne savons pas très bien par quel côté commencer notre exploration. Le bâtiment est composé de plusieurs parties : une annexe récente, centrale et carrée, a été rajoutée au bâtiment principal, c’est par cette partie là que nous sommes entrées au sous-sol. La partie la plus ancienne de la bâtisse représente une sorte de bloc central rectangulaire auquel sont accolées deux ailes, l’une pointant à l’est et l’autre à l’ouest et toutes deux parées de terrasses, plein sud, sur deux étages (voir photographie de l’extérieur). Nous arrêtons l’exploration de l’annexe pour le moment et empruntons l’aile ouest du bâtiment principal (le plus ancien, car l’annexe a été rajouté plus récemment).

L’architecture est étrange. Au fil des couloirs biscornus et sombres, des pièces émergent de-ci de-là comme si elles avaient été disposées aléatoirement les unes après les autres. L’ambiance est elle aussi très bizarre, pesante…l’endroit est extrêmement silencieux, ce qui est assez rare en urbex. La plupart du temps, les bâtiments continuent de « vivre » après leur abandon. Portes qui claquent sous l’effet des courants d’airs, fuites d’eau, animaux, squatteurs, verre brisé. Ici rien. Malgré le Mistral qui souffle à tout rompre à l’extérieur. Nous continuons de tourner dans les petits couloirs, d’explorer les différentes salles. Mais il n’y a rien de notable à cet étage, peut-être à cause du fait que cet endroit est le plus accessible et le plus visité du bâtiment. Nous voyons les traces des passages et des dégradations qui se sont succédées depuis 1995, date de mise au rebut du sanatorium. Dommage. Nous ne saurons probablement jamais ce qu’était cet hôpital avant 1952. En tout cas, il n’en reste aucun témoignage aujourd’hui.

Après être revenues sur nos pas nous cherchons à monter pour explorer le 1er étage, mais mon regard se trouve attiré par une signalétique d’époque indiquant « locaux techniques » en contrebas. Les couloirs complètements noirs et sinueux nous emmènent vers une réelle découverte. Une pièce a gardé des traces d’activités humaines…mais…lesquelles ? Je me suis vraiment posée la question et aujourd’hui, je reste encore sans réponse. Quelle était cette machine étrange qui pendait du plafond, entre la pompe, le treuil ou tout autre engin de torture malsain…? Si vous, vous avez une idée, je suis preneuse ! Il ne devait pas s’agir de matériel médical, enfin nous espérons que non, mais cela semble assez ancien. Probablement courant des années 70.

On avance. Et au fil du temps l’ambiance devient véritablement oppressante. Nous nous retrouvons encore une fois dans un dédale de petits couloirs étroits et sombres, sans trop savoir ce qu’il y a au bout. Nous n’avons plus franchement envie de tenter leur exploration. À ce moment là nous sommes tout au bout du sous-sol de l’aile Est et nous finissons par trouver un escalier. Vétuste mais construit en dur. Enfin, nous allons pouvoir monter ! Mais une fois arrivées directement au premier étage, l’ambiance est encore plus étrange. Même après toutes ces années, l’air sent encore « l’hôpital ». Un long couloir, assez peu éclairé, au plafond haut s’étend devant nous. Il dessert de part et d’autre des dizaines de pièces aux portes arrachées ou brisées, très peu sont encore entières. S’il s’agit pour la plupart de chambres communes, de vestiaires, de sanitaires et de salles de bain, la fonction de certaines de ces pièces est restée mystérieuse. Surement des chambres d’oxygénation, si l’on se base sur l’histoire du bâtiment, mais rien n’en donne véritablement la preuve. Le silence pesant règne et nous écrase dans cette atmosphère digne d’un film ou d’une série d’épouvante. D’ailleurs il y a une chose dont je n’ai pas encore parlé : il s’agit des inscriptions que l’on retrouve un peu partout sur les murs. Vous me direz, c’est habituel dans un lieu abandonné de trouver des graffitis. Oui…mais… Ici on ne retrouve pas vraiment d’œuvres graphiques, de beaux dessins ou de fresques élaborées. Juste des inscriptions sauvages au grès des murs. Et on peut dire que certaines de ces inscriptions contribuent grandement à l’ambiance glauque des lieux. Cela commence par des « fuyez » un peu partout, « ne vous retournez pas », « surtout ne regardez pas à droite », « laissez la porte fermée », « un conseil : ne vous arrêtez pas de courir… » et une diversité de signes ésotériques et de chiffres retrouvés à plusieurs endroits « 2323 », « 3131 »… Bref, si toutes ces inscriptions ont surement été ajoutées par des plaisantins au fil du temps, leur ponctuation durant notre parcours dans ce labyrinthe silencieux ne mettait pas forcément très à l’aise.

Au centre du premier étage, sur le demi-niveau de l’annexe se trouvait le bureau d’accueil. Une énorme demie-sphère vitrée au milieu d’une vaste pièce abritant une dizaine de bureaux de médecins. Des feuillets appartenant aux dossiers médicaux jonchaient littéralement le sol. Incompréhensibles et illisible, éparpillés comme s’il y avait eu une explosion dans les tiroirs. Nous explorons quelques minutes pour essayer de trouver des traces du passé, très concentrées sur les dossiers, les plaques nominatives, les quelques étagères restées debout. Quand soudain, brisant le silence pesant, une porte claqua violemment et nous fit sursauter. Merde. Y a t’il quelqu’un à l’intérieur ? Pourquoi nous n’avions pas encore entendu le moindre bruit et soudain ce bang qui surgit au milieu de nulle part alors que nous sommes en plein milieu du bâtiment principal sans possibilité pour sortir que de réemprunter un couloir étroit et peu éclairé ? Est-ce que nous sommes repérées ? La panique s’installe de plus en plus vite dans cette grande pièce où l’air et maintenant devenu lourd comme une chape de plomb. Que faire ? Fuir ou poursuivre ? Nous nous concertons et décidons d’aller vérifier d’où pouvait bien provenir le bruit. Selon moi, il venait de l’étage auquel nous nous trouvions, et il s’agissait forcément d’une porte assez lourde. Or, il en restait très peu dans ce couloir… Après vérification rapide, nous nous avançons dans le couloir. Personne. Aucun bruit de pas ne résonne, aucune voix, rien qui indiquerait la présence de quelqu’un avec nous. Nous recommençons à respirer un peu, et le silence se réinstalle après l’écho de panique suscité par ce claquement inattendu. Arrivées au bout du couloir nous jaugeons la seule porte lourde que nous ayons croisée, celle qui sépare les escaliers empruntés plus tôt du sas de l’étage. Elle est ouverte. Rien ne semble avoir bougé. En fait, nous avons continué à explorer sans jamais vraiment trouver la cause du bruit. Mais plus tard, en regardant les photos faites de l’accueil je me rendis compte qu’une porte que je pensais ouverte (puisque je suis passée à travers) était bel et bien fermée. Sauf qu’il n’y avait pas une once de vent dans cette pièce. Et l’écho semblait parvenir de plus loin. Le mystère donc reste entier.

Nous reprenons la visite direction de l’aile ouest. Les pièces s’enchaînent : pour la plupart il s’agit d’immenses chambres collectives donnant sur des terrasses ininterrompues, orientées plein sud. Cela relève bien de l’architecture d’un sanatorium et c’est bien la seule vraie preuve historique et architecturale de la fonction de ce vieux bâtiment. Parfois, après avoir traversé une partie réservée aux patients, nous nous retrouvons dans des petits dédales sombres, voir même complètement dans l’obscurité totale. Nous poursuivons au fil des étages et ces pièces commencent à toutes se ressembler, il n’y a rien de notable et le lieu est vraiment dans un état lamentable. Beaucoup de casse, comme nous avions pu l’observer lors de notre précédente exploration au Signal de Soulac-sur-mer. L’accessibilité du lieu le rend vulnérable aux assauts des casseurs et autres pilleurs de passage. Cela reste quelque chose que j’ai du mal à comprendre et à accepter. Casser pour récupérer, éventuellement, mais casser pour casser, cela reste un mystère. Nous finirons l’exploration au 3ème étage et tomberons enfin sur quelque chose de surprenant. Tout d’abord (en dehors du chaos et de la destruction) nous arrivons dans une immense salle séparée en deux et dotée d’une magnifique terrasse avec vue sur tous les environs : l’ancienne bibliothèque. Il ne reste pas de livres, bien sûr, mais les immenses étagères en bois massif de style art-déco sont toujours là, dressées, comme invulnérables aux affres du temps. L’arrière de la salle présente un accès au roof-top. Praticable dans l’absolu, mais sans grand intérêt. À l’opposé de la bibliothèque, nous passons à travers une porte avec sas pour nous retrouver dans ce qui semblait être l’ancienne salle de théâtre-spectacle ou cinéma de l’hôpital. Immense, en piteux état, mais gratifiée de jolis graphs la salle résonne d’une sorte de joie passée, malgré son plafond répandu sur le sol. J’avais déjà vu une image de cette pièce il y a 3 ans en arrière : à l’époque les fauteuils étaient toujours présents face à l’imposante scène sur l’estrade. Aujourd’hui, plus franchement de traces de ces majestueuses rangées de reposes-fesses. Après un petit tour en coulisses à la recherche d’éventuelle traces de décors ou de matériel de régie oldschool, nous décidons de redescendre et d’explorer l’extrémité des ailes de l’hôpital. Les deux derniers étages de celles-ci servaient autrefois d’appartement pour des membres du personnel soignant. Une sorte de conciergerie pour les veilleurs de nuit si l’on veut.

La partie dans laquelle se trouve les appartements correspond à la plus ancienne des époques architecturales de la structure. Les ailes ont été bâties avant le corps central, dans les années 50 et le style à l’intérieur est bien différent. Le corps central, là où se trouvait l’accueil par exemple, aurait été accolé à la structure ancienne dans les années 80 d’après les maigres informations que l’on a pu trouver sur le lieu. Les appartements étaient sombres, encore plus que le reste, probablement à cause des volets fermés et l’ambiance qui régnait à l’intérieur était très glauque. Comme si nous n’étions clairement pas les bienvenues. Il y faisait aussi plus froid qu’ailleurs. Il restait peu de meubles mais les pièces avaient été préservées de la casse, certaines fenêtres étaient même intactes et présentaient encore leurs petits vitraux rétros, typiques des années 60. Après 3h d’exploration et une petite frayeur, nous décidons de quitter le vieux sanatorium pour tenter d’entrer dans l’un des petits bungalows répartis dans le parc du domaine. Malheureusement la plupart d’entre eux avaient été condamnés, fenêtres et portes murées avec du béton. Dommage.

Après avoir réalisé quelques photos de l’extérieur, depuis l’ancienne route qui amenait à l’époque les véhicules jusqu’à l’entrée du sanatorium, nous décidons de quitter les lieux. Relativement à découvert, le parc ne nous permettait pas de nous dissimuler aux yeux des voisins et automobilistes de passage et nous souhaitions rester discrètes. Sur le retour nous entendons des bruits venants de l’intérieur du vieil hôpital abandonné. Vent ? Autres explorateurs ? Esprits vengeurs ? Nous ne le saurons jamais.

Je me retourne une dernière fois afin de vérifier de l’extérieur le parcours accompli à l’intérieur. Il semble que nous n’ayons trop rien laissé de côté. Puis nous passons à nouveau la grande grille de l’entrée sans même un regard pour le cimetière privatif installé dans un coin du parc à côté de nous. Nous repartons les cartes chargées d’images, la tête pleine de souvenirs et de mystères. C’est une exploration impressionnante et réussie que nous venons d’achever. Et elle restera gravée à jamais dans nos mémoires.

Les photos de l’exploration (cliquez pour afficher en plus large)

Gwen Goyer
gwenaelle.goyer@gmail.com