URBEX : Le Signal

Un bel après-midi d’avril . . .

Providence, bonheur et liberté avec vue sur la mer. C’est tout du moins ce qu’on leur avait promis. Ils étaient tous enthousiastes et avaient commencé à vivre leur vie de rêve, avec par leur fenêtre la vision apaisante et vigoureuse du roulis de l’océan. Mais les vagues montèrent. La plage s’effaça sous la houle laissant place à un rocher de béton béant, au ras des flots. Puis, un jour de février 2014, on les chassa. Tel pourrait être le début de cette histoire. Le Signal. L’histoire de gens venus poser leurs valises dans un pied à terre charmant, près du grand bleu, à la pointe du Médoc.

C’est avec ce passif saisissant de colère, d’indignation et de tristesse que nous avons marché sur les traces des anciens habitants du Signal. Une exploration longue et pesante, nous rappelant à quel point l’être humain est faible face à la nature, et à quel point les cupides font souffrir les plus humbles. Une sorte de conte de fée où les méchants gagnent à la fin. Mais revenons-en à la découverte du Signal.

Il est un peu plus de midi, et alors que le Soleil pointe au zénith, Lou et moi arrivons à Soulac-sur-Mer (cette fois-ci je ne tairais pas le nom). Le Signal nous attend, imposant et austère. Le soleil tape mais un vent vif et frais nous caresse les joues. L’été n’est pas encore là. Avant de nous élancer bille-en-tête nous faisons un tour des lieux. L’immense bâtiment à l’architecture typique des résidences « modernes » des années 70, qui s’étend sur une bonne centaine de mètres, nous fait face. Derrière lui, l’océan et sa plage lisse où se promènent quelques locaux. Les touristes n’ont pas encore pris d’assaut la petite ville paisible. Beaucoup de fenêtres sont cassées et des morceaux de tissus, rideaux d’autrefois, se balancent au grès de la brise. Des graffitis sur les murs, preuves de l’exercice artistique de certains jeunes du coin se mêlent aux messages de colère des anciens habitants. « Nous reviendrons », « Liberté » et d’autres encore ornent certaines fenêtres intactes. Peintes en blanc et en lettres capitales, énormes, ces inscriptions donnent tout de suite une sensation d’interdit. C’est un peu comme si nous allions profaner un tombeau. Une sépulture. Celle de la vie heureuse de ces gens jadis.

La course du soleil continue et nous nous approchons d’une entrée au ras de la dune. La baie vitrée est en morceaux, répandus sur le sol. Nous entrons. La pièce est immense, il s’agit surement du salon de l’appartement, appelé autrefois « living room ». Une grande cheminée en brique y siège calmement, remplie de suie, de cendres et de déchets divers. L’atmosphère est lourde et nous sommes prises de frissons. C’est alors que commence l’exploration, les petits pas feutrés au grès les couloirs, le silence à tout prix. Mais au bout d’une petite demi-heure nous nous rendons compte qu’il n’est pas la peine d’être discrètes. Alors que nous sommes dans un des appartements du deuxième étage nous entendons des gens entrer et commenter, à voix haute, et des bruits d’enfants qui rient. Glaçant. Le Signal serait-il devenu un site touristique ? Une attraction morbide où l’on vient constater les rêves brisés des 78 copropriétaires ? Ils repartent, et nous respirons à nouveau.

Les appartements se ressemblent beaucoup. Il y en a quatre par palier, deux grands donnant sur l’océan à l’ouest et deux plus petits orientés vers l’est. À chaque rez-de-chaussée, on retrouve un très grand appartement, un hall et des sortes de caves collectives. Quoi qu’il en soit, les habitants d’autrefois voyaient soit le lever soit le coucher du soleil par leurs fenêtres. Un véritable paradis. Au fil des étages, nous nous rendons compte du chaos autour de nous. La destruction est partout où nos yeux se posent. On a l’impression que l’intérieur des appartements a été ravagé par des furies. Portes explosées, vitres brisées, mobilier sans dessus dessous, tapisseries arrachées. Il n’y a plus rien ici. Les vestiges de la vie d’avant sont au sol, éparpillés en désordre ou bien ont été jetés par les fenêtres. Un véritable carnage. Charnier de souvenirs mis en pièce par des primates enragés.

Les photographies s’enchaînent frénétiquement, de peur de rater un élément qui pourrait avoir du sens…mais on peut le dire, entre 2015 et maintenant, la faune impitoyable des casseurs et autres squatteurs a eu raison de ce qu’on aurait pu qualifier de musée de la vie quotidienne. À l’abandon. Certains appartements sont plus intéressants que d’autres, il y reste des couleurs, des formes et une lumière intéressante. D’autres sont entièrement vides et ne servent que de murs pour les graffitis. C’est le cœur serré, et avec une boule d’indignation que nous poursuivons inlassablement notre exploration. Des portes claquent nous faisant parfois sursauter, certains escaliers sont emboutis par des meubles…nous avons même dû enjamber une kitchenette… D’un point de vue aventure, on ne peut pas dire que c’est l’urbex la plus dangereuse que j’ai pratiqué. Les escaliers en pierre sont bien solides, et même si par endroit il manque des marches ceux-ci restent tout à fait praticables. Peut être même un peu trop. Du reste les plafonds tiennent le choc et, hormis dans l’appartement incendié, tous les sols sont également sûrs. Mais l’ambiance, elle, est tenace. Oppressante et sans pitié. Il ne s’est pas passé une seconde sans que j’ai en tête les mots « gâchis », « quel dommage » et « tristesse ».

Pas le temps de niaiser, il nous faut poursuivre l’exploration. Par les fenêtres, on se rend compte que la plage est de plus en plus peuplée. Nous serons vues, ça, c’est indéniable. Nous traversons les barres d’appartements par l’extérieur, aux yeux de tous. Mais les gens ne semblent pas s’en préoccuper. Il est 16h et c’est la dernière partie du bâtiment qui s’offre à nous. Et c’est aussi dans cette ultime visite que nous rencontrerons la perle : « la demeure des artistes », c’est comme cela que nous l’appellerons. Au détour d’un couloir, un tournesol en plastique nous fait face, étendu sur le sol, semblant nous indiquer la direction à suivre. Des murs recouverts de lattes de bois, jadis peintes dans un vert bouteille, un sol en linoléum imitation bois brut et des végétaux pendant de-ci de-là offrent un cadre parfait pour ce canapé vintage ultra kitsch recouvert de motifs floraux. Un instant de silence et nous contemplons la scène. Aucun objectif ne rendrait justice à ce qui règne dans cet appartement. Malgré le désordre et la casse apparents, nous sommes entrées dans une petite bulle zen qui semble ne jamais vouloir se crever. Fascinant. Si tous les autres appartements avaient chacun leur petite personnalité, celui-ci les surplombe de sa superbe. Je me prête à fermer les yeux en essayant d’imaginer un instant quelqu’un assis là, un livre sur les genoux, contemplant le grand bleu d’un regard doux et assagit par le temps et les voyages. J’imagine un instant leur rêve brisé. Lou immortalise la scène puis contemple avec moi, en silence, dans le tumulte du vent, cet endroit si poétique, si personnel, si vivant. Puis nous sommes reparties. Il était temps de redescendre et d’aller sur la plage pour avoir une vue d’ensemble sur le géant endormi.

À l’extérieur il fait chaud, le vent souffle fort, et l’océan nous berce de sa lente houle feutrée, caressant le sable du rivage. Nous nous retournons, comme pour admirer ce vaisseau amiral, ce Titanic échoué sur la plage. Ou plutôt, de regarder là où l’Homme a échoué. Dressé, mais mal-en-point, le Signal fait toujours face à la mer. Et nous espérons, de tout cœur, pour ces gens et pour la Terre qu’il n’y chavirera pas.

Les photos de l’exploration . . .

EPILOGUE

Voilà une bien triste histoire que celle du Signal, si l’exploration aura été plutôt simple et sans trop de risque, elle n’en fut pas moins difficile moralement. Si vous avez aimé mon récit et que vous voulez en savoir plus sur les raisons qui ont conduit à ce désastre, je vous conseille de lire ces articles :

http://www.francetvinfo.fr/meteo/grandes-marees/en-images-visite-du-signal-l-immeuble-abandonne-a-soulac-en-raison-de-l-erosion_847141.html

http://www.sudouest.fr/2016/02/09/immeuble-le-signal-a-soulac-33-les-coproprietaires-encore-deboutes-2268865-3193.php

Ainsi que le dossier de Rue89 :

 

Vous pouvez également regarder le travail de l’artiste Olivier Crouzel, vidéaste, photographe et projectionniste : http://www.oliviercrouzel.fr/le-signal-projet/ qui a su à sa manière rendre hommage à ce lieu si chargé en histoire.

L’urbex est une passion qui vise à faire connaître aux yeux du monde des vestiges de notre passé immédiat, voir même de notre présent. Il était réellement important pour moi de visiter ce lieu et de tenter de raconter un bout de son histoire. J’ai également une pensée émue pour les 78 copropriétaires pour qui l’aventure Signal continue d’être un naufrage. Ne lâchez rien.

 

À bientôt pour un prochain billet, avec le cœur plus léger.

 

Urbexement vôtre,

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :